Lettre d’informations de la délégation française du groupe S&D N°207

Pourquoi la boussole culturelle doit consacrer une exception culturelle à l’échelle européenne

Par Emma RAFOWICZ

Le 15 avril dernier, la Commission a lancé une consultation publique autour de la “boussole culturelle”, un nouveau cadre stratégique annoncé le 20 mars par le commissaire socialiste Glenn Micallef.

Cette initiative tombe à pic à l’heure où la culture est devenue un enjeu central dans le contexte d’affrontement géopolitique que nous connaissons. À juste titre, le commissaire Micallef a parlé de l’Europe, lors de sa présentation en plénière le 31 mars, comme une “puissance culturelle globale”, et a souligné que la culture fait désormais partie intégrante de la “sécurité européenne” face aux attaques de puissances révisionnistes et illibérales.

L’exemple de l’Ukraine démontre le caractère stratégique de l’enjeu culturel : c’est sa culture, tout autant que son territoire, qui est ciblée par l’agression russe, dans une volonté d’effacement méthodique. Ce sont des musées, des bibliothèques, des théâtres, dont celui de Mariupol en mars 2022, qui sont détruits. C’est tout un patrimoine culturel qui est pillé de manière systématique. En bref, un véritable nettoyage culturel conçu comme une arme de guerre.

De même, les régimes illibéraux comme celui de Viktor Orbán en Hongrie investissent massivement dans la culture, précisément pour en faire un outil de propagande idéologique. La Hongrie est le pays européen qui consacre de loin la plus grande partie de son PIB à la culture : plus de 4 % !

L’Europe doit plus que jamais répondre à ces offensives par un engagement fort en faveur du secteur culturel et de la liberté artistique, pilier fondamental de nos démocraties. Elle doit également résister au nationalisme culturel agressif des Etats-Unis, aujourd’hui ouvertement anti-européen. La stratégie trumpiste ? Remettre en cause de manière systématique les dispositifs de protection mis en place par l’UE, notamment dans l’audiovisuel et le cinéma pour mieux inonder notre continent, qu’elle considère comme un simple marché, au mépris de la diversité culturelle qui nous est chère.

Dans cette perspective, l’augmentation indispensable des crédits alloués à la défense, comme à d’autres priorités stratégiques, ne doit pas reléguer au second plan le soutien indispensable au secteur culturel. La boussole culturelle devra s’appuyer sur un budget ambitieux dans le cadre du prochain cadre financier pluriannuel. Le secteur souffre aujourd’hui d’une austérité croissante qui amplifie la précarité de nombreux artistes et créateurs. Nous appelons à  doubler le budget européen à la culture alloué au programme Europe Créative.

Un autre défi clé sera celui de l’accessibilité et de la démocratisation de la culture. Celle-ci doit irriguer tous les territoires, urbains comme ruraux, centraux comme périphériques, pour ne laisser personne de côté.

Enfin, la boussole culturelle ne pourra ignorer la question essentielle de l’intelligence artificielle (IA). Elle devra assurer l’application du règlement européen de 2024 afin de faire advenir une IA éthique et respectueuse de la création. Face à un pillage organisé, le droit d’auteur et la rémunération équitable des créateurs doivent être préservés.

À rebours de l’obsession pour la compétitivité et l’innovation, la boussole culturelle doit affirmer l’exception culturelle européenne au service de nos démocraties et de notre sécurité. Plus que jamais, il est urgent de renforcer une culture européenne, une culture que l’extrême droite rejette, mais qui existe bel et bien, nourrie à la fois des traditions nationales et des multiples influences culturelles venues du monde entier.